Le Vif / l?Express revient cette semaine, dans un article intéressant, sur un sujet que j?avais abordé dans les travées du Sénat : Christiane Vienne (?) s?est émue en découvrant dans des catalogues de vente par correspondance des soutiens-gorges de type push-up de taille 70 correspondant à celle d?une fillette âgée de 8 à 10 ans.
Précisons : le fait que je sois « émue » ne provient pas du caractère « sulfureux » de la question. Il ne s?agit pas de jouer les gardes-barrières bien-pensantes de la moralité publique. Ces barrières, qui délimitent le champ d?évolution des m?urs (notamment l?approche de la sexualité et de ses représentations) sont mobiles au fil du temps ; heureusement d?ailleurs, sans quoi nous ne connaîtrions ni progressisme ni libérations des m?urs - même si l’érotisation des petites filles ne constitue pas un progrès sociétal… Laissons les enfants être des enfants…
Non, ce qui me rend « émue » (disons plutôt « qui me trouble » ou « qui m?interpelle »), c?est cette chape de mercantilisme effréné qui s?abat progressivement sur les enfants, de plus en plus considérés comme des « segments » ou des « créneaux porteurs », plutôt que comme une catégorie de consommateurs vulnérables.
« On ne naît pas consommateur responsable, on le devient » : il s?agit d?un apprentissage, tout comme celui de citoyen, assuré par les instances éducatives (les parents, la famille, l?école, les relais associatifs, etc). Or, cette tâche d?apprentissage est rendue plus difficile par l?accélération du processus de « séduction mercantile » à destination des catégories de consommateurs les plus vulnérables. Les professionnels du marketing connaissent bien le poids important de l?enfant dans la prise de décision d?achat d?un produit, même si celui-ci est relatif au monde des adultes (une voiture, par exemple). Aujourd?hui, de plus en plus, c?est à l?enfant qu?on s?adresse directement, par la publicité ou la création de nouvelles catégories de produits. La recherche du profit est seule privilégiée.
“Une fillette de 8 ans en string”… Ces mots donnent une impression de brutalité. Cette brutalité ne provient pas, selon moi, des notions de moralité qui y seraient accolées, mais de cette sensation diffuse que la recherche du profit à tout prix, sans régulation, et exploitant sans vergogne les consommateurs vulnérables, s’impose de plus en plus dans notre société. Est-il opportun d’agir ? Doit-on laisser toute liberté au marché ou instaurer des mécanismes de protection des consommateurs ? Une totale liberté dans la course au profit ne constitue-t-elle pas une limite à nos propres libertés, à notre autonomie ? Je n’ai pas les réponses toutes prêtes à ces questions ; c’est pour cela que je crois que le sujet, qui est un réel sujet de société, mérite une réflexion approfondie, et ne peut pas être évacué en quelques opinions tranchées.